Un moratoire pour protéger les pays africains

Le développement du Maroc, entre libéralisation du commerce extérieur et privatisation de l’accès aux ressources naturelles.

Marie MASSENET
08 / 2004

Le Maroc a toujours rencontré de grandes difficultés pour organiser un accès égalitaire à ses ressources naturelles. Pendant la colonisation, l’accès était par essence inique. Après l’Indépendance, en 1956, le gouvernement issu du mouvement national ne pouvait pas refuser de manière frontale la mise en place d’une réforme agraire car la paysannerie avait joué un rôle décisif dans la lutte pour l’indépendance, obtenue en 1956. Pourtant, entre 1956 et 1966, c’est une réforme tronquée qui est mise en œuvre, «pour ne pas en faire une véritable et démystifier la réforme agraire», et les paysans se retrouvent spoliés de leur demande: l’accès à la terre. Les propositions de loi des partis de gauche, qui auraient permis d’introduire une limitation de la propriété foncière, prenant en compte les disparités régionales, ont toutes été rejetées par le Parlement, et de fait, l’alliance des gros propriétaires avec le gouvernement leur a donné la possibilité de s’agrandir (certains sur plus de 30 000 ha).

Entre 1966 et 1986, certaines redistributions de terre ont eu lieu ensuite, mais les infrastructures mises en place par le gouvernement et l’aide aux organisations collectives de paysans (type coopératives) ont été entravées par des accès privilégiés, une préférence évidente aux activités exportatrices et la corruption, laissant la majorité des paysans dans une situation précaire.

Actuellement, M. Belhamd place plutôt le problème de l’accès aux ressources sur un plan international : la libéralisation du commerce mondial et l’accès d’investisseurs étrangers au Maroc menacent directement la maîtrise de l’accès à la terre et à l’eau.

En tant que directeur de cabinet du Ministère marocain de l’Agriculture et du Développement Rural de 2000 à 2002, il a eu directement affaire au dossier de privatisation du service de distribution de l’eau. Il a alors produit une note visant à alerter sur les risques liés à cette privatisation, se basant sur une étude critique et insistant sur le fait que l’eau est « une ressource vitale dont la valeur d’usage ne doit pas sortir du giron de la collectivité. »

En 2004, le Maroc vend à des multinationales (Vivendi Universal et Redal) la gestion de la distribution de son eau : le partenariat public/privé imposé au pays par la Banque Mondiale revient à donner la possibilité aux entreprises privées de capter les profits liés à la gestion d’un service qui a été créé, et est entretenu par de lourds investissements publics. En plus de poursuivre les forages et d’assurer l’entretien du réseau, le gouvernement marocain est le garant des investissements des sociétés, de la stabilité politique du pays, etc., garanties prévues par l’Accord Général sur le Commerce des Services* négocié par l’Organisation mondiale du Commerce (OMC).

Sur le plan agricole, le Maroc bénéficie encore de certaines protections à l’intérieur du pays et dans le cadre d’accords internationaux, notamment avec l’Europe. Toutefois, en contre-partie de ces protections, le Maroc se voit interdit d’exporter certaines denrées. Ainsi, le prix marocain des céréales est supérieur aux cours mondiaux, ce qui permet de protéger sa production interne, tandis que sa production de tomates, très compétitif, se heurte à des contingents d’importation européens.

Dans ce contexte, M. Belhamd préconise l’application d’un moratoire à l’entrée du pays sur le marché mondial. Ce moratoire de 20 ans viserait à protéger les marchés agricoles africains. Grâce à des fonds de l’aide publique au développement et à la reconversion de la dette en investissement, le Maroc aurait le temps de développer sa productivité et sa compétitivité avant d’entrer en concurrence directe avec le reste du monde.

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